Le quatorzième livre de Francis Guthleben est un ouvrage collaboratif publié à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance d’Albert Schweitzer, l’un des rares Français a avoir obtenu le Prix Nobel de la Paix.

Francis Guthleben et son ami écrivain Guy Michel, homme-clé dans la naissance de cet ouvrage, ont souhaité abattre la frontière habituelle entre d’un côté les écrivains, de l’autre le public. Tous deux ont aussi veillé à rendre l’ouvrage populaire. Les contributeurs ont renoncé à toute rémunération, aucun distributeur n’a été sollicité, ce qui permet de proposer un livre de 135 pages pour seulement 10 euros.

L’ouvrage s’intitule « Mon Schweitzer ». Il a paru en novembre 2024 chez Reber Editions. Il regroupe 16 récits et 80 témoignages consacrés à Albert Schweitzer avec cette idée directrice : « Nous avons tous en nous quelque chose d’Albert Schweitzer. » S’ajoutent 15 QR Codes pour accéder à des films consacrés à celui qui est considéré comme le premier médecin du monde. Francis Guthleben est le réalisateur de certains de ces films. Il signe aussi deux des récits de l’ouvrage et a recueilli la majorité des témoignages.

De l’aveu de Jenny Litzelmann, directrice de la Maison Albert Schweitzer de Gunsbach, cet ouvrage est inédit dans la masse des ouvrages écrits depuis des décennies sur Albert Schweitzer parce qu’il est intime, sensible. Elle souligne : « Au cours de la lecture on a le sentiment de participer à une rencontre de personnes de tous horizons qui racontent leurs liens d’amitiés avec Albert Schweitzer. »

Pour la couverture : le choix s’est porté sur une illustration de Sandra Meisels artiste peintre, originaire de Gunsbach. Elle a interprété Albert Schweitzer à la manière d’Andy Warhol pour un kaléidoscope de 64 images. Le Prix Nobel de la Paix y gagne des couleurs, de la diversité et de la modernité.

Un extrait d’un des récits de Francis Guthleben pour le livre « Mon Schweitzer »

Nous nous sommes rencontrés le jour de mes dix ans. C’était de nuit, sous l’édredon, à la lueur d’une lampe de poche. Nos rendez-vous ont duré des semaines. Je m’arrangeais pour qu’ils s’éternisent. Je m’enveloppais dans ses phrases. Je chérissais certains de ses mots. Il me parlait si bien. Grâce à lui je n’étais plus seul avec mes questions, mes doutes, mes peurs. Malgré mes précautions, mes parents ont constaté un rai de lumière sous la porte de ma chambre. Ils ont tenté de me séparer de lui. Il y a eu des cris pour que je l’abandonne. Rien n’y a fait. Je l’ai emmené encore plus loin, au fond du lit. Je crois bien que c’est là que je suis devenu myope et astigmate, mais sa lumière, ses éclairages et parfois même sa clairvoyance valaient bien ce sacrifice.

D’emblée je l’ai appelé « Mon ami Albert. » Je me suis accordé cette familiarité et cette proximité au grand dam de ma grand-mère Adèle. En courbant l’échine en signe de respect, comme si elle se tenait face à lui, elle répétait : « Il faut l’appeler Monsieur le Pasteur Schweitzer ». Lambaréné, le Gabon, son action humanitaire, son expertise pour interpréter Bach à l’orgue, son talent de visionnaire sur les questions environnementales, tout cela était trop loin ou trop compliqué. Il était pasteur, fils de pasteur, petit-fils de pasteur et c’était bien cela l’essentiel pour elle.

Dans l’épicerie du village où j’ai grandi, il n’y avait pas de livres. Aux yeux de mes parents, le temps devait être consacré au travail et rien qu’au travail. De leur protestantisme chevillé au corps ils n’avaient retenu que cela, associé à l’épargne et à la discipline. S’émerveiller devant le beau, s’asseoir pour penser, visiter pour se cultiver, respirer pour s’oxygéner l’esprit n’avait pas de sens. J’ai entamé ma résistance à six ans déjà. Je disais « non » à tout et j’ai fait entrer « Oui oui » en contrebande dans ma chambre. Des camarades de l’école primaire étaient mes passeurs. Mais ces histoires doucereuses m’ont vite ennuyé. Pour briser les barreaux de la maison familiale et échapper aux griffes des geôliers, il me fallait du plus fort, du plus loin, du plus haut.

Ma grand-mère Adèle l’a vu et su avant tout le monde. Elle m’a initié aux évasions pour que je fasse ce qu’elle-même n’avait jamais réussi à entreprendre. Les soirs où je dormais chez elle, elle me lisait des paraboles. Lorsque j’ai eu fini d’ânonner, elle m’a orienté vers les passages bibliques les moins ardus. Mais comment croire à la possibilité de marcher sur la mer, de transformer l’eau en vin ou de multiplier les pains lorsque les nuits sont hachées de terreurs nocturnes.

Le jour de mes dix ans, sans papier cadeau ni épanchement émotionnel, ma grand-mère m’a tendu le livre d’Albert Schweitzer : « Souvenirs de mon enfance ». Contrariée par l’absence d’effet de la parole sainte sur moi, elle a commenté avec gravité : « Avec ça, ça devrait aller mieux ». Puis elle a dit sa fierté que sa terre natale compte en son sein un homme si illustre, si bon, de surcroît Prix Nobel de la Paix. Pour finir, elle a ajouté une recommandation, elle en avait toujours en réserve : « Cache ce livre dans ta chambre. Tu es encore trop jeune pour le lire. Il est trop compliqué pour toi. » Elle savait que dans mes stratégies d’opposition, je faisais le contraire de ce qui m’était demandé, à fortiori lorsqu’il s’agissait d’un ordre venu de mes parents. C’est ainsi qu’Albert Schweitzer s’est retrouvé dans mon lit.

J’ai immédiatement eu le sentiment qu’à travers ses écrits cet homme s’adressait directement à moi, de manière simple, spontanée et sincère. À l’appui de sa culture religieuse, Adèle m’avait d’ailleurs prévenu : « Il ne fait pas partie de ces auteurs qui ajoutent des dorures et des arabesques à leurs phrases à la manière des églises baroques. Son style est celui des sobres églises romanes. »

Découvrez en vidéo le lien de Francis Guthleben avec Albert Schweitzer.